Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

25 juin 2014

Les représentations des monstres dans l'Odyssée : Polyphème

Dans cet article, c'est de Polyphème le Cyclope que nous parlerons.

Ulysse a abordé l'île des Cyclopes, mais ces bergers géants sont faussement hospitaliers : ils enferment Ulysse et ses compagnons dans leur grotte et Polyphème, fils de Poséidon, en dévore deux chaque jour. Ulysse invente une ruse pour se tirer de ce mauvais pas.

"…je lui reversai du vin de feu ; trois fois je l’en servis, et trois fois l’imprudent le but. Puis, quand le vin lui eut embrumé les esprits,

je lui soufflai ces mots aussi doux que du miel : Cyclope, tu t’enquiers de mon illustre nom. Eh bien, je répondrai : mais tu n’oublieras pas le don promis ! 
Je m’appelle Personne, et Personne est le nom que mes parents et tous mes autres Compagnons me donnent."
A ces mots, aussitôt, il repartit d’un cœur cruel "Eh bien, je mangerai Personne le dernier et les autres d’abord. Voilà le don que je te fais!" Alors, tête en arrière, il tomba sur le dos ; puis sa grosse nuque fléchit, le souverain dompteur, le sommeil, le gagna ; de sa gorge du vin jaillit et des morceaux de chair humaine ; il rotait, lourd de vin.
J’enfouis alors le pieu sous l’abondante cendre pour le chauffer ; j’encourageai de mes propos mes compagnons, afin qu’aucun, de peur, ne défaillît. Mais, quand bientôt le pieu d’olivier dans le feu rougeoyant, quoique vert, jeta une lueur terrible, m’approchant, je l’en retirai ; mes compagnons étaient autour de moi ; un dieu nous insufflait un grand courage. Eux, s’emparant du pieu d’olivier acéré, l’enfoncèrent dans l’œil ; moi, appuyant par en dessous, je tournai, comme on fore une poutre pour un bateau à la tarière, en bas les aides manient la courroie qu’ils tiennent aux deux bouts, cependant que la mèche tourne : ainsi, tenant dans l’œil le pieu affûté à la flamme, nous tournions, et le sang coulait autour du pieu brûlant. Partout sur la paupière et le sourcil grillait l’ardeur de la prunelle en feu ; et ses racines grésillaient. Comme quand le forgeron plonge une grande hache ou une doloire dans l’eau froide pour la tremper, le métal siffle, et là gît la force du fer, ainsi son œil sifflait sous l’action du pieu d’olivier. Il poussa un rugissement, la roche en retentit, nous nous enfuîmes apeurés ; alors, il arracha le pieu qu’un sang nombreux salissait de son œil, le jeta loin de lui de ses mains, affolé, et à grands cris héla les Cyclopes qui habitaient dans les grottes des alentours, sur les cimes venteuses.
En entendant ses cris, ils accoururent de partout et, demeurés dehors, lui demandèrent ses ennuis :
"Quel mal t’accable, Polyphème, pour que tu cries ainsi dans la céleste nuit, et nous empêches de dormir ? Serait-ce qu’on te tue par la ruse ou la force ?"
Du fond de l’antre, le grand Polyphème répondit : "Par ruse, et non par force, amis ! Mais qui me tue ? Personne !"

Homère, Odyssée, chant IX, 360-408. 
Traduction par Philippe Jaccottet.
La Découverte, 1982.

 

Ulysse et ses compagnons aveuglant Polyphème, Coupe laconienne attribuée au Peintre du Cavalier, Sparte, vers - 560-550 av. J.C-., BNF, Monnaies, Médailles et Antiques, De Ridder, 190

Odyssée-Polyphème-coupe.png

Cette coupe du VIe siècle, époque archaïque, présente la célèbre scène de l'aveuglement du Cyclope racontée par Homère dans l'Odyssée. On y voit 4 hommes debout, de profil, tenant sur l'épaule un long bâton qui atterrit dans l'œil d'un géant assis à droite. On y reconnaît les compagnons d'Ulysse et Ulysse lui-même, sur la gauche, le 4e, dans la position où le décrit Homère. Le premier compagnon donne du vin à boire au Cyclope pour l'enivrer ; en même temps, le Cyclope dévore des compagnons d'Ulysse, dont on voit deux jambes qui demeurent entre ses mains. Le grand poisson en bas de la coupe rappelle la présence de la mer et donc de Poséidon, dieu des mers, l'Ebranleur du Sol, dont Polyphème est le fils. Cette allusion  permet d'identifier les personnages. Cette représentation montre tous les détails de la scène en même temps, alors que dans le texte ces détails se succèdent chronologiquement : c'est une représentation synthétique, caractéristique de la façon de représenter les évènements dans l'époque archaïque.

Trois caractéristiques le désignent comme un monstrum : il est géant, il est anthropophage et il n'a qu'un œil rond au milieu du front (Oeil rond, c'est le sens du mot Cyclope en grec) : c'est donc un être a-normal, qui n'existe pas dans la nature. 

 

Les commentaires sont fermés.